Les deux chorégraphes


Que demande-t-on à la danse, cet art éphémère que l’on qualifie du joli mot de « vivant » ? De nous étonner, nous émerveiller, nous émouvoir ? Certes, mais cela ne suffit pas.

 

Nous voulons aussi qu’elle nous raconte notre propre histoire, qu’elle nous parle de nous, qu’elle nous tende un miroir. Oui, un miroir pour nous révéler à nous-mêmes, avec nos imperfections, nos bassesses, nos grandeurs, nos folies, nos rêves aussi, et peut-être pour y capter quelques reflets de notre inconscient.

 

C’est précisément cette quête de sens, cette volonté obstinée d’aller fouiller au profond des êtres, d’interroger la sublime dérision de la condition humaine, qui anime Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault. Théâtre du corps…

 

 

Tout est dit ! Le théâtre : l’art de la dramaturgie qui exprime le monde depuis la nuit des temps, la musique fascinante des vers de Molière, Racine, Hugo, la voix profonde de Vilar, Casarès et de tous ceux qui, au fil des siècles, forment le flamboyant cortège des saltimbanques… Le corps : ce merveilleux outil, cet éloquent langage qui dit ce que les mots ne peuvent dire, Théâtre du corps… Avec un talent insolent, Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault ont cherché le bon accord et opéré la fusion, ils ont pulvérisé les genres pour en créer un nouveau : celui de ne pasen avoir, ou plutôt de tous les adopter. Finies les barrières ! Ballet ? Mime ? Tragédie ? Comédie ? Burlesque ? Littérature ? Cirque ? Musique ? Peinture ? Poésie ? Qu’importe ! A quoi bon découper l’art en morceaux, ranger les styles dans des tiroirs ? Les deux fondateurs du Théâtre du corps utilisent tout l’éventail des moyens d’expression : danser bien sûr, car en la matière, ils sont experts. Mais parler s’il le faut (oui, les danseurs parlent aussi), montrer, mimer, caricaturer, déclamer, jouer, chanter, rire, pleurer...

 

Ils ont compris que la vérité sensible se niche dans ces zones indécises, là où les mots font de la musique, là où les gestes se mettent à raconter, là où le corps tout entier s’exprime.

Déclaration d’indépendance

 

L’aventure a débuté en 2004, lorsque Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault se sont associés. Elle est l’une des stars mondiales de la danse, étoile de l’Opéra de Paris (1990-1998) aux nombreuses distinctions, directrice du Ballet national de Marseille (1998-2004). Il est danseur soliste à Marseille, interprète des grands rôles du répertoire, et chorégraphe bouillonnant d’idées. Elle est la féline, la flamme, la féminité. Il est le roc, la force, le mâle.Ils ont en commun une virtuosité hors pair, une énergie de damnés, et la passion d’être ensemble, à la ville comme à la scène : ils ont déjà signé plusieurs chorégraphies à quatre mains (Sakountala, Ni dieu ni maître, Don Quichotte).

 

Pour eux, la danse n’est pas un métier. C’est une manière de vivre. Une identité. Ensemble, ils proclament leur déclaration d’indépendance, et créent leur propre compagnie, dont ils sont gestionnaires, créateurs et, souvent, interprètes. Une indépendance à la fois artistique et administrative, un vrai défi dans un pays où l’art chorégraphique pousse le plus souvent dans le parc des institutions.

 

Le Théâtre du corps, tel est donc le nom de leur troupe. Tel est aussi l’essence de leur quête, dont les contours et les objectifs se sont précisés au fil des années : tenter de dépeindre les facettes visibles ou dissimulées de l’être humain, essayer d’approcher un peu plus ce mystère, cette folie.

 

Qui sont-elles donc, ces créatures éphémères qui s’agitent autant sur leur planète fragile, partagés entre insignifiance et grandeur, écartelées entre leur réalité souvent douloureuse et leurs rêves d’éternité ? « Danser, c’est s’interroger, c’est aller au plus profond de soi » dit Pietra. Et au plus loin de l’univers. Le corps est un grenier rempli de trésors. Il est le réceptacle des non-dits, la mémoire des générations passées, il sait des vérités que le cerveau ignore et que la parole ne peut exprimer. L’art de la danse, c’est de les révéler.

Un homme et une femme qui dansent


 

Spectacle après spectacle, Pietra et Julien s’y emploient. Ils cherchent à relier l’intime et l’universel, l’individu et le monde, mais pour cela, il faut prendre du recul et oser porter un regard décalé, amusé, sur soi-même. Souviens-toi (2005), la première création du Théâtre du corps, est ainsi une variation sur le temps qui s’enfuit mais ne s’efface pas, une promenade nostalgique dans l’album de famille d’un homme et d’une femme auxquels chacun peut facilement s’identifier. Et déjà se dessinent deux petits personnages qui semblent sortis d’une bande dessinée, héros au caractère paradoxal comme nous tous, légers et graves, sensibles et rebelles.

 

Il y a du Chaplin chez ces deux-là. Cette manière épurée de traduire, d’un geste ou d’une posture, l’émoi, l’appréhension, la compassion. Puis d’un même élan, de montrer le courage, l’audace, la détermination. Oui, nous sommes des êtres dérisoires perdus dans la grande Histoire, nous disent-ils en dansant, comme le barbier du Dictateur. Mais on sait que celui-ci est un grand homme qui s’ignore, bien plus fort que le maître du monde, et qu’il peut soulever des montagnes.

 

Ce sont les mêmes personnages attendrissants que l’on retrouve, dix ans plus tard, dans Je t’ai rencontré par hasard (2016), comme s’ils prolongeaient leur vie de couple, plus mûrs, plus éclairés, mais parcourus par les mêmes interrogations qu’autrefois, confrontés au même dilemme amoureux : la souffrance d’être seul et la difficulté d’être deux. Besoin de s’unir, de se fondre, de n’être plus qu’un. Mais aussi expression de l’individualité, appel de la liberté… L’amour est-il sagesse ou folie ? Salut ou damnation ? Fusion ou destruction ? Les deux, bien sûr. Les deux, hélas. Et Pietra et Julien, cette femme et cet homme qui dansent, mettent en scène avec brio ce déchirement, cet antagonisme qui leur va si bien, à tous les deux.

Eve et Adam

 

Parfois, ils expriment cette dualité en solitaire, le temps d’un spectacle, qui est cependant toujours travaillé à deux, jouant tour à tour le rôle de la muse ou du pygmalion.

 

C’est ainsi l’essence de la féminité que Marie-Claude Pietragalla va chercher dans La tentation d’Eve (2009), où elle raconte l’histoire des femmes en une série de tableaux poétiques et endiablés. Elle est Eve, à l’aube de l’humanité, désemparée sous un ciel chargé de mystères, qui pousse son fardeau - une pomme géante, symbole de tous les maux à venir - puis qui se métamorphose au fil des âges en mère, guerrière, reine, diva, danseuse, ménagère, femme d’affaires… C’est l’histoire d’une prisonnière, enfermée dans ses carcans successifs - la cage de sa crinoline, son tailleur de superwoman, son tutu de ballerine - captive aussi de ses rêves inassouvis, de la tyrannie de sa beauté, et même du désir des spectateurs qui l’incitent à l’épuisement. A la fin du spectacle, Eve traine toujours sa lourde pomme… Pour parvenir vraiment à l’émancipation, il y a encore du chemin à faire.

 

Julien Derouault, lui, casse les codes au marteau-piqueur : tel un diable fou pris dans une transe chorégraphique et littéraire, il laisse son corps s’enivrer des alexandrins de Shakespeare et d’Aragon. Dans Être ou paraître (2014) où il est seul en scène, il déclame, virevolte, s’envole, s’affole. Il est le poète céleste, le vagabond magnifique, le roi Lear oscillant entre sagesse et désillusion qui vibre de tous ses membres à l’unisson, transforme une envolée lyrique en un saut époustouflant, étire une pensée mélancolique en une arabesque parfaite.


Théâtre, mime, danse ? Ne nous posons plus la question. C’est tout cela à la fois. Mais c’est d’abord un cri d’amour à la démesure et à la liberté.C’est au-delà des frontières, disions-nous, dans les no man’s land derrière les barbelés des chapelles et des dogmes, que l’on peut trouver quelques pousses de vérité sensible.

Créateurs de mondes

 

Au fil des années, le Théâtre du corps crée ou recrée des univers, vrais ou fantasmés, insufflant tantôt un peu de réel dans l’imaginaire, tantôt un peu d’imaginaire dans la réalité. Rien de plus concret, terrible, que la catastrophe de Courrières, en 1906, où mille mineurs furent ensevelis par un coup de grisou, et que Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault évoquent dans leur fresque chorégraphique Conditions humaines (2006). Ils creusent au-delà des faits, dans la matière humaine précisément, pour faire remonter à fleur de peau les émotions des victimes qui en disent long sur la nature de la tragédie : la dureté du travail de la mine, la mécanisation des corps noircis et robotisés, et puis, la détresse des ensevelis, l’attente insupportable des femmes, là-haut… Une autre dualité : le monde, fantomatique, des hommes dans l’obscurité ; celui des femmes dans la lumière, l’inquiétude inscrite dans leur chair. Les corps parlent, ils disent la peur, le courage, la douleur. La première du spectacle eut lieu sur les lieux du drame, devant des mineurs bouleversés.

 

Encore un univers, encore un autre monde… Sade ou le théâtre des fous (2007) est monté lui aussi en situation, au château du célèbre marquis, à Lacoste (Vaucluse), à la demande du couturier Pierre Cardin. Cette fois, Pietra et Julien sondent encore plus profondément, ils fouillent ces zones troubles où sommeille l’animal – à moins que ce ne soit précisément l’homme ? - avec ses pulsions sexuelles archaïques et toujours ambivalentes : plaisir et souffrance, beauté et destruction. Comme s’ils pressaient l’être humain jusqu’à en extraire l’essence brute, primitive, qui ne connaît plus ni les règles ni la raison.

 

Dans Marco Polo ou le voyage imaginaire (2008), présenté en avant-première aux Jeux olympiques de Pékin, le couple de créateurs réaffirme sa volonté de transcender les genres et associe, dans une même dramaturgie, le film d’animation, le lyrique et la danse dans toutes ses composantes, du pas-de-deux quasi classique aux figures du hip hop interprétées par 16 danseurs. Selon les mondes explorés par Marco Polo, ils inventent une gestuelle spécifique, fluide pour évoquer l’océan originel, tribale pour un rituel mené tambour battant, brutale au sein d’un Métropolis oriental… Une tournée de huit semaines en Chine, des représentations au Palais des Congrès à Paris, sur la place Saint-Marc à Venise… Plus de 150 000 spectateurs dans le monde ont applaudi cette première grande BD dansée.

 

« Tout ce que nous rêvons est réalisable »

Le Théâtre du corps conduit son exploration artistique plus loin encore avec M. & Mme Rêve (2011), une fantasmagorie dansée qui, au terme d’un long travail avec les cerveaux de Dassault Système, révolutionne l’art de la scène. La pièce se déroule dans un décor virtuel en 3D qui fait surgir tous les lieux intérieurs ou extérieurs imaginables, qui interagissent de surcroît avec les interprètes : Pietra et Julien, jumeaux à la silhouette d’ange et aux cheveux d’argent. Et on retrouve nos deux petits personnages, perdus cette fois dans l’imaginaire d’Eugène Ionesco. Transformer un paysage au gré des saisons, disloquer les murs d’une maison, matérialiser graphiquement les mots des interprètes, propulser le danseur au milieu des étoiles, démultiplier à l’infini des Rhinocéros qui progressent au rythme de la chevauchée de la Walkyrie…

 

« Tout ce que nous rêvons est réalisable » écrivait Ionesco. La phrase prophétique est devenue la devise du Théâtre du corps, et leur acte de foi.

« Une pièce de théâtre, c’est quelqu’un. C’est une voix qui parle, c’est un esprit qui éclaire, c’est une conscience qui avertit » tonnait de son côté Victor Hugo. Ici, ce quelqu’un, cette voix, cet esprit, cette conscience, c’est bien Pietra et Julien confondus, un homme et une femme en complétude, les deux moitiés d’une même entité comme le philosophait Platon. Deux pôles d’un même générateur à très haute tension : chaque création est le fruit d’une confrontation permanente entre eux, un bouillonnement incessant d’idées, d’essais, d’expérimentations. En studio, ils cherchent la synergie avec leurs interprètes, suscitent des moments d’improvisation créative afin de donner chair à leur propos.

 

Le langage du corps est un mystère : il sollicite une partie secrète de notre cerveau, il s’adresse directement à nos sentiments. Tout l’art des chorégraphes est de toucher cette sensibilité cachée. A l’opposé de certains styles contemporains qui montrent des corps sans âme, Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault s’efforcent d’atteindre cet autre niveau de conscience et de faire en sorte que la gestuelle des danseurs fasse résonner en nous des émotions intimes. Chacune de leurs pièces construit un monde nouveau et singulier, peint dans un style impressionniste, avec toutes les couleurs de la palette artistique. Mais chacune d’elle apporte une nouvelle pierre à leur œuvre singulière qui creuse obstinément l’humain.


Et nos deux petits personnages, l’homme et la femme qui dansent, reviennent nous tendre le miroir en nous interpellant - « Regardez-nous ! Regardez-vous ! » - pour nous inviter à un supplément d’âme et de beauté.


Dominique Simonnet

Dominique Simonnet, écrivain, éditeur, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont La Femme qui danse (Seuil), coécrit avec Marie-Claude Pietragalla.

A propos

Le Théâtre du Corps Pietragalla-Derouault est subventionné par la DRAC Île-de-France au titre de l’aide au projet de création.

DRAC   Ville d'Alfortville

 

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